ODILE MASSON-ECRIVAIN PUBLIC-AUTOMNE 2019

Isatis ou le romancier Maboul- Histoire d'octobre 2019

 

Isatis ou le romancier Maboul

 

Vous vous souvenez de moi ? Nil Vèle, l’architecte. Mais si, nous nous étions rencontrés devant une haie de sorbiers des oiseleurs, au bout de la rue des peaussiers.

A l’époque, je travaillais sur la transformation d’une grange en chambres d’hôtes et j’avais pleins de problèmes techniques à résoudre. Cela date déjà d’un moment.

Ah, voilà, la mémoire vous revient!!

Mon ami le maire est devenu député. Il est toujours aussi nul au tir aux pigeons, mais pour pigeonner son monde, il s’est révélé finalement très doué. Le nouveau maire est un de mes copains Lilian Lillois.

Dans le coin tout le monde a un surnom basé sur le nom, le caractère ou les aventures passées, c’est la coutume. Donc, le nouveau maire c’est « Lili », on comprend bien pourquoi!! L’ancien, devenu député, c’est « Bobard », je sais très bien aussi pourquoi ! Quant au mien, c’est « Alabama », je vous laisse deviner pourquoi.

L’Alabama est un cocktail à base d’amaretto qui a une légère saveur d’amande amère. Il y a quelques années, lors d’un concours, j’ai préparé ce breuvage qui a envoyé à l’hôpital vingt personnes pour intoxication au cyanure, dont votre serviteur, heureusement sans conséquence grave.

Manquant d’amaretto, j’ai eu l’excellente idée d’ajouter une bonne quantité d’amandes crues pilées d’abricots dans ma recette, pour augmenter le goût amer, sans savoir qu’elles contenaient une molécule qui libère un peu de cyanure lors de la digestion. J’avais fait très fort et cette expérience digne du « parfait petit chimiste » a bien marqué les esprits et les estomacs.

Depuis, je me contente de boire mon cocktail fétiche, le Tnt, à base de téquila, plus explosif, mais moins nocif.

A la mort de Bernard Maboul, le propriétaire des chambres d’hôtes, la commune a acheté le bâtiment. Elle exploite maintenant directement l’établissement et Lilian prévoit de faire des extensions pour créer un théâtre. Il m’a demandé de présenter un avant-projet au prochain conseil municipal.

Bernard Maboul était un ancien écrivain. Il s’était spécialisé dans les livres pour enfants et « Les aventures d’Isatis, le renard bleu » avaient eu un grand succès il y a bien vingt ans. A sa retraite, il s’était installé chez nous et avait ouvert dans l’ancienne grange, les « Chambres d’Isatis ». Son surnom était « le romancier fou », pas la peine de se demander pourquoi.

Les vacanciers venaient de la France entière pour profiter des bienfaits de notre air frais et sain, de notre belle campagne et pratiquer des activités sportives classiques. Ils venaient aussi pour les histoires d’Isatis. En effet, Bernard avait entrepris de faire revivre son renard en écrivant de nouveaux textes et il en faisait la lecture le soir à ses hôtes.

Je venais souvent participer à ces soirées. Il y avait un coffret en fer doré ouvert sur la table du salon. Dedans, on découvrait quatre as collés chacun sur une enveloppe. Un convive choisissait un as, tiens par exemple le carreau, ouvrait l’enveloppe et lisait la lettre ou demandait à Bernard de la lire. C’était vraiment une belle époque.

Cela fait six mois que « le romancier fou » a rejoint Isatis au pays des rêves et c’est difficile de retrouver une ambiance aussi festive. Le conseil municipal a émis le souhait de redynamiser les lieux et de redonner vie au spectacle grâce à un festival de lecture et de théâtre créé en l’honneur de Bernard Maboul.

J’étais présent à la dernière lecture, la veille de sa mort. J’avais choisi l’enveloppe as de pique, et c’est moi « Alabama » qui ai lu les péripéties de « Baba », l’elfe malicieux. De mémoire, la lettre se terminait ainsi :

 « Il pleut sur mes souvenirs,

    J’entends ta douleur,

    Il reste dans ton cœur,

    Mes histoires pour rire ».

 

Adieu Isatis, adieu le « romancier fou » !

                Odile Masson