ODILE MASSON-ECRIVAIN PUBLIC-AUTOMNE 2019

Le cirque de Noël- Histoire de décembre 2019

 

Le cirque de Noël

 

C’était, sur le papier, une pure folie. Ce projet, né d’un dessin griffonné au dos d’un carton d’invitation couleur tomate, est devenu réalité.  Finalement, ce n’était pas une folie! Mais, reprenons depuis le début.

Mon oncle, journaliste, et ma mère, dessinatrice, avaient créé un personnage, un renard bleu, pour égayer mes soirées d’enfant privé trop tôt d’un père policier, abattu lors du braquage d’une bijouterie. Tous les défis relevés par ce petit animal, Isatis, accompagné par son ami fidèle, Baba, l’elfe malicieux, se sont transformés en livres lus par des millions d’enfants.

Devenu un romancier célèbre, Bernard Maboul, à sa retraite, avait ouvert des chambres d’hôtes particulières à la campagne. Chaque pièce portait le nom d’un compagnon d’armes d’Isatis et, au-dessus de la grande cheminée du salon, une fresque murale, dessinée par ma mère, représentait tout ce petit monde. Les lectures au coin du feu attiraient les clients bien au-delà de la commune.

Depuis, en mémoire de ma famille, un théâtre a été construit dans le village et un festival a été créé. Chaque année, pendant une semaine en décembre, des artistes viennent, sur cette scène campagnarde, se produire et offrir un rêve éveillé, mais merveilleux, aux enfants petits et grands.

Je suis Darren Stisia, comédien et metteur en scène, seul héritier de cet univers fantastique. Après avoir refusé plusieurs invitations de la mairie, j’ai finalement accepté de reprendre le flambeau et de devenir le directeur du théâtre et du festival. J’anime une troupe permanente d’amateurs et j’organise donc cette manifestation annuelle pour les professionnels. J’ai monté également une fondation pour faciliter les vocations et aider les futurs écrivains.

Cette commune, mon nouveau lieu de vie,  a comme tradition de donner des surnoms à tous les villageois. Le maire et architecte, Nil Vèle, est appelé « Alabama », en raison d’une histoire de cocktail empoisonné, si j’ai bien suivi. Le député et ancien maire, c’est « Bobard », je n’ai pas vraiment compris pourquoi. Il a un long nez, il est vrai. Peut-être qu’il s’est allongé à force de raconter des craques ! Le mien, vous l’aurez deviné, c’est « Goupil » !

Mon oncle, appelé « le romancier fou »,  aurait pu inventer une histoire avec tous ces sobriquets. Il l’a peut-être fait, après tout ! Après sa disparition, j’ai retrouvé un coffre rempli de cahiers tous noircis de son écriture, de nouveaux textes construits ou en devenir. Je n’ai pas encore eu le loisir de tout lire, mais, j’ai découvert un vrai trésor. Il avait écrit une pièce de théâtre. Il n’a malheureusement pas pu finir le dernier acte, mais la trame était limpide.

Et c’est là où commence la folie! J’ai décidé de finir la pièce, de la monter avec ma troupe d’amateurs et de la jouer, lors du festival, la veille de Noël.

C’est l’histoire d’un cirque familial qui a posé les valises, les caravanes, les animaux et les artistes, au début de l’hiver, dans la clairière d’une forêt d’épicéas. Les animaux ont décidé de faire grève et de s’amuser avec les bûcherons, quelques jours de repos après six mois d’une tournée passionnante mais harassante.

Les artistes sont des lutins et les animaux des peluches. Ils vont tous aider les bûcherons à couper les sapins de Noël, les décorer et les transporter dans les maisons des villages voisins, pour que personne ne passe les fêtes sans un seul cadeau. Parfois, une grève peut être utile et donner de l’espoir!

Les enfants de l’école communale sont les lutins « Fol » et « Lie » et les écureuils « Mi » et « Nuit ». Les parents sont les ours « Miel » et « Fleur» et les bûcherons « Han » et « Aie ». « Bobard » tire les fils des marionnettes-trapézistes « Ici » et « Là ». « Alabama » est le clown « Gus » et moi, « Goupil », je suis le Monsieur Loyal « Légo ».

Décors et lumières, distribution des rôles et costumes, mise en scène et répétitions, crises de nerfs et fous rires, chocolats et clémentines, cela nous a pris un an pour monter cette pièce, mais je crois que cela en valait la peine.

C’était, sur le papier, une pure folie. Ce projet est devenu réalité et le rideau se lève dans cinq minutes sur le « Cirque de Noël » !

Que le spectacle commence !!

                Odile Masson

 

Un mois avant Noël- Histoire de novembre 2019

 

Un mois avant Noël

 

 

L’invitation est là, une carte couleur tomate posée dans un cendrier décoratif transformé en vide-poche, un mois avant Noël.

Celle de l’année dernière était couleur avocat, celle d’avant couleur citron. L’année prochaine, pourquoi pas couleur raisin ? De bons ingrédients pour une salade originale, c’est certain.

 

L’invitation est arrivée, redoutée et attendue, un mois avant Noël.

Je n’aime pas vraiment novembre, juste à partir du vingt-cinq avec son avant-goût de neige, de froid et de roses annonçant les festivités de décembre. Mon oncle, l’écrivain Bernard Maboul, nous invitait régulièrement à cette période, ma mère et moi, à partager un bon rosbif à « La Rotissoire », son restaurant préféré. Il nous racontait des anecdotes tirées de ses rencontres et de ses voyages. Savez-vous que c’est pour moi, son neveu, qu’il a écrit sa première histoire?

Bernard Maboul était à l’origine un journaliste, un peu connu et reconnu, mais pas trop, courant ici et là pour un reportage, mais pas trop, aventurier de la plume et du verbe, mais pas trop, amoureux de la vie, sans doute un peu trop. Sans femme et sans enfant, il s’est occupé de sa sœur, ma mère, dessinatrice et décoratrice d’intérieur, et de moi, j’avais à peine cinq ans, après la mort de son beau-frère, mon père, capitaine de police. Pour calmer mes insomnies et mes cauchemars, il a imaginé des histoires qu’il me lisait le soir, à la lueur bleutée de ma veilleuse en forme de renard. Ma mère dessinait les personnages, mon oncle écrivait les textes, « Les aventures d’Isatis, le renard bleu » étaient nées. Elles ont fait le tour du monde et le succès de Bernard Maboul. Mon enfance a été finalement, grâce à ce petit animal à fourrure, une période de paix et de magie.

J’ai maintenant trente ans, je suis devenu comédien et metteur en scène, mon prénom d’artiste est l’anagramme de renard, Darren, mon nom celui-ci d’Isatis, Stisia. Ma mère est morte, mon oncle aussi et je suis le seul héritier de cet univers fantastique. La charge est lourde sur mes épaules, pourtant je me dois d’assumer cet héritage, mais je repousse toujours l’échéance en jetant, symboliquement, l’invitation reçue.

 

L’invitation est arrivée, intéressante et fascinante, un mois avant Noël.

A sa retraite, Bernard Maboul s’était retiré à la campagne et avait ouvert des chambres d’hôtes, les « Chambres d’Isatis ». Il avait créé des soirées lectures qui avaient vraiment beaucoup de succès. A son décès, pour lui rendre hommage, le maire de l’époque Lilian Lillois, surnommé « Lili», avait souhaité organiser la création d’un théâtre et d’un festival de lecture. Je m’étais rendu sur place pour finaliser la vente des chambres d’hôtes, pour un euro symbolique, à la mairie et donner un accord de principe lors du vote du conseil municipal, mais j’avais refusé d’y participer moi-même, n’étant sans doute pas prêt à prendre la relève, malgré les pressions amicales des habitants de ce charmant village. J’avais juste récupéré la vieille estafette de Bernard honorablement tunée par mes soins lorsque j’étais encore adolescent.  Après bien des rebondissements, dont la démission de « Lili », et de futiles batailles locales entre le député et le maire sur le financement et l’impact en matière de retombées touristiques, le théâtre a enfin été construit et le festival créé, il y a trois ans déjà.

Ce festival a lieu la semaine précédant Noël et j’ai donc reçu, comme d’habitude, mon petit carton d’invitation. Et, pourtant, ce n’est pas comme d’habitude, c’est bien là le problème. Dans l’enveloppe, il y avait aussi une lettre du nouveau maire, Nil Vèle, surnommé « Alabama », l’architecte des chambres d’hôtes et du théâtre, qui a bien connu mon oncle. Avec des mots émouvants et justes, il évoque les bons moments passés avec lui. En lisant ces quelques lignes, j’ai presque l’impression d’être là-bas avec eux.

 

L’invitation est arrivée, vivante et troublante, un mois avant Noël.

Je ne vais pas jeter cette carte ni essayer de deviner la couleur de l’année prochaine. Ma décision est prise, je vais m’inscrire au festival. Il ne me reste que quinze jours pour créer un projet crédible. C’est court, peut-être trop, ou pas!  

 

L’invitation est là, une carte couleur tomate, dans ma poche, un mois avant Noël !!!

 

 

                Odile Masson

 

Isatis ou le romancier Maboul- Histoire d'octobre 2019

 

Isatis ou le romancier Maboul

 

Vous vous souvenez de moi ? Nil Vèle, l’architecte. Mais si, nous nous étions rencontrés devant une haie de sorbiers des oiseleurs, au bout de la rue des peaussiers.

A l’époque, je travaillais sur la transformation d’une grange en chambres d’hôtes et j’avais pleins de problèmes techniques à résoudre. Cela date déjà d’un moment.

Ah, voilà, la mémoire vous revient!!

Mon ami le maire est devenu député. Il est toujours aussi nul au tir aux pigeons, mais pour pigeonner son monde, il s’est révélé finalement très doué. Le nouveau maire est un de mes copains Lilian Lillois.

Dans le coin tout le monde a un surnom basé sur le nom, le caractère ou les aventures passées, c’est la coutume. Donc, le nouveau maire c’est « Lili », on comprend bien pourquoi!! L’ancien, devenu député, c’est « Bobard », je sais très bien aussi pourquoi ! Quant au mien, c’est « Alabama », je vous laisse deviner pourquoi.

L’Alabama est un cocktail à base d’amaretto qui a une légère saveur d’amande amère. Il y a quelques années, lors d’un concours, j’ai préparé ce breuvage qui a envoyé à l’hôpital vingt personnes pour intoxication au cyanure, dont votre serviteur, heureusement sans conséquence grave.

Manquant d’amaretto, j’ai eu l’excellente idée d’ajouter une bonne quantité d’amandes crues pilées d’abricots dans ma recette, pour augmenter le goût amer, sans savoir qu’elles contenaient une molécule qui libère un peu de cyanure lors de la digestion. J’avais fait très fort et cette expérience digne du « parfait petit chimiste » a bien marqué les esprits et les estomacs.

Depuis, je me contente de boire mon cocktail fétiche, le Tnt, à base de téquila, plus explosif, mais moins nocif.

A la mort de Bernard Maboul, le propriétaire des chambres d’hôtes, la commune a acheté le bâtiment. Elle exploite maintenant directement l’établissement et Lilian prévoit de faire des extensions pour créer un théâtre. Il m’a demandé de présenter un avant-projet au prochain conseil municipal.

Bernard Maboul était un ancien écrivain. Il s’était spécialisé dans les livres pour enfants et « Les aventures d’Isatis, le renard bleu » avaient eu un grand succès il y a bien vingt ans. A sa retraite, il s’était installé chez nous et avait ouvert dans l’ancienne grange, les « Chambres d’Isatis ». Son surnom était « le romancier fou », pas la peine de se demander pourquoi.

Les vacanciers venaient de la France entière pour profiter des bienfaits de notre air frais et sain, de notre belle campagne et pratiquer des activités sportives classiques. Ils venaient aussi pour les histoires d’Isatis. En effet, Bernard avait entrepris de faire revivre son renard en écrivant de nouveaux textes et il en faisait la lecture le soir à ses hôtes.

Je venais souvent participer à ces soirées. Il y avait un coffret en fer doré ouvert sur la table du salon. Dedans, on découvrait quatre as collés chacun sur une enveloppe. Un convive choisissait un as, tiens par exemple le carreau, ouvrait l’enveloppe et lisait la lettre ou demandait à Bernard de la lire. C’était vraiment une belle époque.

Cela fait six mois que « le romancier fou » a rejoint Isatis au pays des rêves et c’est difficile de retrouver une ambiance aussi festive. Le conseil municipal a émis le souhait de redynamiser les lieux et de redonner vie au spectacle grâce à un festival de lecture et de théâtre créé en l’honneur de Bernard Maboul.

J’étais présent à la dernière lecture, la veille de sa mort. J’avais choisi l’enveloppe as de pique, et c’est moi « Alabama » qui ai lu les péripéties de « Baba », l’elfe malicieux. De mémoire, la lettre se terminait ainsi :

 « Il pleut sur mes souvenirs,

    J’entends ta douleur,

    Il reste dans ton cœur,

    Mes histoires pour rire ».

 

Adieu Isatis, adieu le « romancier fou » !

                Odile Masson