ODILE MASSON-ECRIVAIN PUBLIC-NOUVELLES DE NORMANDIE

 

Les sculptures de Bèbe, Malou et Cie

 

Je connais Jean Bèbe depuis notre enfance commune à La Défense, arrêt gare RER, voie A, les « Traits d’Union ». Déjà petit, débrouillard et doué de ses mains, il m’en bouchait un coin. Il est devenu sculpteur et moi informaticien. Nous avons maintenant trente ans et l’avenir est à nous.

 

Nos rêves de gamins s’écrasent généralement en plein vol sur les murs de la réalité de nos vies d’adultes, mais lui, il a réalisé les siens. Il s’est installé en Normandie, loin du tohu-bohu des grandes villes, a retapé une vieille ferme et a créé un grand atelier pour exposer et vendre ses œuvres. Nous sommes toujours restés amis et j’ai configuré son site internet. Je suis venu le rejoindre quelques jours pour prendre des photos pour le web de sa dernière exposition. J’omets volontairement de préciser que c’est aussi un pro du jeu de go et que je vais, soir après soir, me prendre encore des raclées mémorables. Mais, revenons à son art, ouvrons les portes de son mystérieux atelier et admirons ses sculptures.

 

Tout d’abord, Ena, c’était le prénom de sa grand-mère irlandaise, une tourterelle magique taillée dans une pierre de lave de l’île Cocos. Puis, fabriquées avec des coquilles d’encornets, des plumes d’une belle couleur orange. Je ne suis pas très fan, cela sent un peu fort. A côté, de grandes empreintes d’ours en bronze. Très réaliste, j’ai presque eu peur. Après, nous avons Bat, une mignonne chauve-souris en bois d’aulne. Enfin, ciselé dans un bois plus dense, le châtaignier, je vous présente mon chouchou, Malou, un magnifique écureuil avec sa pomme de pin et ses noix.

 

Je viens de finir une petite vidéo de présentation. Je ne veux pas vous ôter le plaisir de la découvrir, donc silence, mais, je vous le dis déjà, cela va cartonner!!    

                    Odile Masson

 

 

Les photos de Norbert, Tau et Do

 

Informaticien ou photographe ? Mystère. Une croix à taper dans une case pour te définir professionnellement et souvent définitivement structurer ta vie. Mais le fil de l’histoire ne se déroule pas aussi facilement qu’une pelote de laine autour d’une chaise, surtout avec l’entrée en jeu d’une patte d’un chat farceur qui tire dans l’autre sens et qui brouille les cartes.

 

Informaticien, Marc Norbert, j’étais et je suis. Mais, lorsque certaines activités isolantes te lassent, lorsque ton ordinateur a ingéré, entre data, spam et iota, des données toute la journée, lorsque ton cerveau se prend pour un ancien ruisseau tari depuis longtemps, que tu oses enfin rêver d’un petit apéro, tu sais qu’il est temps de partir en week-end du côté d’Agen.

 

Photographe amateur, Marc Norbert, j’étais et je suis. J’ai aidé, il y a trois ans déjà, un ami d’enfance sculpteur, Jean Bèbe, à construire son site internet, prenant des photos et réalisant des vidéos qui ont cartonné sur le web. Depuis, nous participons régulièrement à des concours et nous parcourons la France pour que vive notre art. Et, justement, ce week-end du côté d’Agen, c’est la remise officielle des prix du festival « Arête, cube et image ». Lui est récompensé pour son travail sur des laves solidifiées des Andes et moi pour deux photos de ses œuvres : Tau, le lapin en granite de Norvège et Do, le chat en jade des Mayas.

 

Informaticien-photographe, Marc Norbert, je suis devenu. Ma société de conseil en informatique fonctionne bien. Mon blog de photos a des milliers de fans. Je suis l’invité d’honneur le mois prochain du festival « Arcade, on off » où je vais présenter une série de clichés sur les fleurs de jardin et notamment les magnolias. Enfin, un magnifique projet se finalise : l’ouverture en commun au début de l’année prochaine d’une grande galerie d’art à Deauville. Le nom est déjà presque trouvé : juste « NB », pour Norbert-Bèbe ou alors « NB, sculptures et photos ».

 

Odile Masson                    

 

 

 

Francesca Arès et "Grisbouille" la sorcière

 

Je suis née dans la vallée de la Rho, en Italie. Je voyage beaucoup et j’ai un pied-à-terre à Paris. Je suis Francesca Arès, guide touristique depuis plus de dix ans. J’aime bien mon métier, enfin j’aimais. Il a changé, les touristes ont changé ou bien c’est moi.

 

Maintenant, tu piétines de rage en voyant certains se mettre en danger pour photographier le moindre os. Tu sues dans un musée non climatisé pour que ton client avec son bob sur la tête admire des tableaux magnifiques de l’école vénitienne. Tu te retournes, il est déjà deux salles plus loin. Il rit et grimace en faisant des selfies avec un masque du taureau Apis. Un comportement assez leste et insupportable, mais tu ne râles pas. Il n’a jamais tort puisqu’il te verse tes émoluments, même si tu as envie de le jeter dans la mer ou de glisser un aspic dans son lit.

 

Pour échapper au réel, je vais parfois à l’opéra. J’ai récemment vu une création de Mutas, une artiste en vogue, assez décoiffante. Je fais aussi de longues virées sportives avec mon « SR 50 », un scooter d’enfer nommé « Lucas ».

 

Un jour, j’ai lu un article passionnant sur Jean Bèbe et sa statue « Ena », la tourterelle. Elle semblait si réelle que j’ai voulu la voir en vrai. Je suis donc partie en Normandie à la rencontre de ce sculpteur étonnant. Très accessible, il m’a expliqué son travail, ses recherches, la méthode ancestrale de fabrication de l’huile de lavande aspic qu’il utilise comme dissolvant pour ses peintures. J’ai assisté à la création de sa dernière œuvre, « Grisbouille » une sorcière sur son balai en bois de palissandre. J’ai aussi fait la connaissance de son ami photographe Marc Norbert qui m’a commenté ses clichés sur les magnolias.

Nous sommes devenus tous les trois d’excellents amis. Je les appelle souvent et les vois lorsque mes activités le permettent. Ils veulent ouvrir une galerie d’art à Deauville et ils m’ont proposé de participer à ce projet. C’est très tentant.  

                                                                                                                                                                                                                                                                               Odile Masson

            

 

 

La galerie d'art "NBA"

 

Le photographe Marc Norbert, le sculpteur Jean Bèbe et moi-même, la guide touristique Francesca Arès, nous sommes tous les trois devenus les heureux propriétaires, à Deauville, d’une ancienne étude notariale à l’abandon. Nous l’avons transformée en peu de temps en une belle galerie d’art. Nous exposerons bien évidemment les œuvres de Jean et de Marc, mais aussi celles de créateurs de la région. L’arrière-saison est magnifique et les touristes sont encore nombreux. C’est une période idéale pour fêter l’ouverture de « NBA ». Pour cet évènement, Jean a créé deux statues, Ena, l’âne et Asa, la chouette.

 

Ena est un ânon en tek au poil irisé et à l’œil pétillant. Il est si surprenant, presque surnaturel, que tu es comme emporté, la tête dans les nues. Tu t’imagines le brosser, tu te vois lui apporter son bloc de sel. Asa est une chouette à deux têtes en bois des marais, l’une en morta rouge et l’autre en morta noir. Elle est plus inquiétante, plus ténébreuse. Ena attire la lumière et Asa l’ombre.

 

Lors de l’inauguration, une dame âgée est restée figée devant la chouette un moment, marmonnant et répétant des mots saccadés comme un ra lancinant : « NBA = Norbert, Bèbe, Arès ; NBA = Noyade, Bombe, Accident ». Après son départ, j’ai ressenti un grand froid et des picotements derrière la nuque. Elle avait quelques névroses mais ne semblait pas dangereuse.

 

J’ai appris par la suite que cette femme était la veuve du notaire Edouard Fil, le premier propriétaire de notre étude devenue galerie. Dupé par un agent immobilier, il avait acheté une belle villa construite sur des terres essartées mais toxiques d’une ancienne mine. Son jeune fils est mort intoxiqué par des poussières de manganèse deux ans après. Submergé par une ire incontrôlable, il trucida le malfrat et se suicida ensuite dans son bureau. Sa femme, Marthe Fil, ruinée et désespérée, n’a pas pu garder son office. Elle vendit l’étude et se retira à Honfleur.

 

Cette histoire sordide a plus de vingt ans. Depuis, à chaque changement de propriétaire, Marthe Fil apparaît brièvement devant son ancienne étude, prononce quelques mots énigmatiques et disparaît aussi vite. Ce que personne ne raconta à Francesca, c’est que, hasard ou pas, maudit au pas, aucun commerce n’a tenu plus de douze mois après le passage de cette étrange dame, sans doute plus dangereuse qu’il n’y paraît.

 

Nous sommes maintenant un an plus tard. L’arrière-saison est toujours aussi belle. Un panneau « à vendre » a remplacé les statues de Ena et Asa et les lettres « NBA » sont presque devenues illisibles.

« NBA = Norbert-Noyade, Bèbe-Bombe et Arès-Accident ».

                                                                                                                                                                                                                                                                              Odile Masson